Hommage de Jean-françois Tournadre lors des obsèques de Pierre DUHARCOURT

Publié le : 22/08/2012

A Pierre,

 

Nous sommes nombreux ici, et pas seulement ici, à ne pas réussir à intégrer dans notre paysage mental la mort de Pierre. Depuis que la nouvelle nous est parvenue, nous flottons dans une atmosphère d'irréalité. Nous sommes partagés entre l'urgence objective des faits et l'incrédulité subjective de l'attachement. Comme nous tous ici, je me sens cotonneux, vaguement étranger à ce qui se passe, capable cependant d'accomplir mécaniquement les actes de la vie quotidienne et de répondre aux sollicitations du moment. Mais c'est comme si le sens s'était retiré des choses et nous mettait en face de notre propre vide. Je commence à comprendre ce que signifie le mot «stupeur» : une réaction immobile face à l'inconcevable, une incapacité à s'insérer dans le flot du réel, un abasourdissement fondamental.

La mort de Pierre a été d'une brutalité extrême. Sans doute, ses proches savaient qu'il avait depuis quelque temps de sérieux problèmes de santé, mais personne (pas même les médecins...) ne pensait que ce fût au point de menacer son existence. Et puis, on avait toujours connu à Pierre cet aspect physique fragile et un peu maladroit de ceux qui survivent longtemps à tous les costauds de leur entourage. Mais les choses ne se sont pas passées comme on l'imaginait. Nous aurions dû pourtant savoir que Pierre ne trompait pas son monde : s'il avait l'air souffreteux, c'est qu'il était souffrant.

Au moment d'évoquer ce qu'a été Pierre, et avec la difficulté à utiliser pour lui la grammaire du passé, je me dis que l'énumération de ses responsabilités et de ses mérites au SNESUP, au cabinet d'Anicet Le Pors, à la FSU, au Conseil Économique et Social, etc... n'a à mes yeux guère de sens. Lui-même n'était pas un collectionneur de fonctions honorifiques -ou peut-être devrais-je dire qu'il préférait les fonctions aux honneurs. Et ce que je conserve de lui, ce n'est pas le récapitulatif de faire-part, mais la chaleur de l'amitié. D'autres, et à juste titre, ont fait état et feront état de ses mérites publics, mais ce n'est pas d'abord de cela que je souhaite parler. Il n'était pas en quête de titres, de médailles ou de récompenses, mais n'obéissait qu'à sa propre rectitude intellectuelle, à ses convictions et à son désir d'avancer. Le reste, c'était du bonus social, qu'il interprétait seulement comme une confirmation de ses choix et de ses comportements.

Tout le monde s'accorde à dire que Pierre avait une intelligence hors du commun. Parfois, dans les hommages, je sens pointer le début d'aigreur de ceux qui auraient préféré moins d'intelligence et plus de suivisme. Mais justement, l'intelligence de Pierre était là : dans sa capacité à penser par lui-même. Je n'ai pas eu l'occasion de discuter avec lui de ce qu'écrit Kant à ce sujet, quand il interprète la maxime latine «Sapere aude !» (qui est ambiguë, puisqu'elle ne signifie au premier abord que «ose savoir !»), en insistant sur l'audace, et en traduisant à sa manière : «Aie le courage de te servir de ton propre entendement!». Du courage, Pierre n'en maquait pas, de l'entendement (c'est-à-dire de la capacité de penser) non plus. Et tous ceux qui l'ont côtoyé dans telle ou telle instance savent bien qu'il faisait un usage naturel des deux. Mais il le faisait aussi à la manière de Kant, c'est-à-dire en réfléchissant par lui-même, en s'abstrayant des schémas convenus, en refusant l'application de grilles d'interprétation prédéterminées, bref en homme et en penseur libres. C'était peut-être pour cette raison qu'il pouvait apparaître déroutant, voire décalé. D'une part, il ne réagissait pas spontanément par obéissance à des schémas dont par ailleurs il pouvait partager le mode général d'interprétation, d'autre part il était capable de proposer son analyse hors des sentiers battus et rebattus, enfin il avait cette étrange capacité pour quelqu'un de forte conviction d'être attentif aux objections et d'être capable de les intégrer dans son propre raisonnement. A mon sens, c'est cela qui fonde véritablement la tolérance : l'attention aux arguments des autres, et non pas l'indétermination béante ou béate. Pierre savait faire cela.

Et il savait aussi tirer les conséquences de ses analyses, hors des chemins communs de la pensée binaire et des excommunications intellectuelles qui en résultent. La dialectique était pour lui autre chose que la succession affligeante de tout et de son contraire ou que l'adhésion aveugle à l'un des termes du manichéisme intellectuel hérité de la guerre froide.

C'est aussi pour cette raison que Pierre était un vrai démocrate. Pas un rallié occasionnel, ni un pratiquant de circonstance. Il s'adressait à toutes et à tous de la même manière, quel que fût par ailleurs leur statut social ou leur formation estampillée. Et je l'ai entendu s'adresser à des ministres avec plus de fermeté qu'à des personnes qui pouvaient être placées sous son autorité administrative. Mais il détestait la démagogie et le populisme, dont il savait qu'ils n'ont rien à voir avec la démocratie, et qu'ils ne sont ni de gauche, ni de droite, mais d'extrême-droite.

Mais pour dire vrai, ce que j'ai le plus apprécié en Pierre, c'était sa délicatesse, sa sensibilité, et -oserai-je le dire ?- sa tendresse. Je sais qu'en disant cela, je peux en étonner certains, qui auront surtout retenu sa rugosité occasionnelle. Mais cette apparente rugosité était l'envers de la fermeté de ses convictions : il est plus facile, mais moins défendable, d'être apparemment ouvert à la contradiction quant on n'a rien à lui objecter. Pierre n'était pas de ceux qui se plaisent à déguiser en diplomatie la tiédeur de leurs engagements ou l'incertitude de leurs déterminations. De plus, il possédait une qualité peu répandue en milieu universitaire : le courage. Le courage de dire clairement ce que l'on pense, le courage de s'opposer aux détenteurs du pouvoir, mais aussi le courage de se démarquer de ses collègues, le courage de ne pas céder aux pressions insidieuses des uns et des autres, le courage de continuer malgré tout à s'investir dans un combat qui donne aussi un sens à son existence. Enfin, la rugosité apparente de Pierre était aussi largement la conséquence de son refus de la langue de bois : il cultivait une expression orale et écrite complètement épurée, réduite à l'essentiel, à mille lieues du copier-coller aujourd'hui dominant.

Évoquant la délicatesse de Pierre, je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qu'il a fait pour moi lorsque j'ai eu la lourde charge de lui succéder comme secrétaire général du SNESUP. J'étais paniqué par la juste conscience de mon incapacité -à peu près comme je le suis aujourd'hui et en ce moment- et il a su me rassurer, à la fois en me transmettant le témoin de ses connaissances et en m'incitant à prendre des initiatives, à proposer, à innover. A quelque temps de là, j'ai précisément pris une initiative d'action dont je ne sais toujours pas aujourd'hui si elle était bonne ou non, puisqu'après tout le fait qu'elle ait échoué ne suffit pas à prouver qu'elle n'était pas justifiée. Je pense que Pierre n'y était pas favorable, mais il ne m'en a rien dit à l'époque, ce dont je lui suis déjà reconnaissant. Lorsque, face à l'effilochement de l'action engagée, il a fallu lui mettre un terme, Pierre, au lieu de me rappeler ses réticences originelles, m'a totalement soutenu dans ma démarche, sans me reprocher quoi que ce soit. Et depuis cet épisode déjà lointain, jamais il ne m'a fait la moindre allusion à ce moment de désaccord. Pour moi, c'est cela la vraie délicatesse et la vraie tolérance, et je ne l'oublierai jamais.

Pierre était une merveilleuse machine intellectuelle, mais aussi un homme de connaissance et de culture, et un vrai tendre. Dans les différents postes qu'il a occupés, il a évidement rendu service à beaucoup de personnes. Il ne l'a jamais fait par espoir de retour, et il savait fort bien que le fardeau de la gratitude est insupportable aux prétentieux et aux imbéciles (les deux termes ne sont pas incompatibles). La rudesse qu'il arborait souvent en public n'était que la pudeur de son intelligence souvent et de sa tendresse parfois. Tant pis pour celles et ceux qui ne l'ont pas compris.

Quand on est dans la vieillesse, c'est-à-dire quand on plus de souvenirs que d'avenir, les images reviennent. Celles que je conserverai de Pierre, ce sont ses petits rires aboyés, ses mimiques de fausse incompréhension, ses roulements d'yeux, mais aussi ses impulsions de tendresse à l'égard de ses proches, sa générosité à l'égard de ses amis et son immense ouverture à l'avenir.

Le problème de certains universitaires, dont je fais partie, c'est d'avoir plus de facilité à disserter de ce qu'ils n'éprouvent pas qu'à exprimer ce qu'ils ressentent. Je n'étais pas certain de parvenir au bout de ce petit texte : j'ai eu autant de mal à lire ce que j'avais écrit qu'à écrire ce que j'ai lu.

Je voudrais seulement dire ceci : je suis fier d'avoir eu Pierre pour ami.

 


Il y a un petit codicille: un poème d'Aragon,que Carmen a souhaité que je lise:


J'arrive où je suis étranger (ARAGON)
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le cœur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps

C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie

C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
A l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger

 

Jean-François Tournadre